Je suis en colère.
En colère contre le monde entier, contre les gens proches, contre les gens lointains. Contre la vie et contre la mort qui m’a enlevé ces derniers mois des êtres chers et des êtres à des gens chers.
Je suis en colère. Contre les autres mais surtout contre moi-même. Je suis en colère contre le mensonge, contre la maladie et contre la manipulation. Contre ceux qui croient et moi qui n’y arrive pas.
Quand les autres nous poussent à nous mettre en colère contre eux, ils exercent sur notre personne un grand pouvoir. Ils s’immiscent dans notre âme et dans notre cœur, dans tous les pores de notre peau, nous empêchant de réfléchir avec calme et constance. La colère que je ressens aujourd’hui est devenue une frasque noire qui pullule dans mes sentiments, s’agite au fond de moi et tressaille dans mes tréfonds jusqu’à me faire crier. Elle m’enlève le sommeil. Et du coup, je suis en colère contre cette colère et contre moi-même qui n’arrive pas à la gérer. Comme un serpent qui se mord la queue, comme un méchant poison qui accomplit lentement son œuvre. Je suis furieuse par tous les dommages subis, par ces nuits d’insomnie et d’incompréhension. La colère sait y faire. Grande prêtresse, elle récite ses monologues sur la montagne de ma conscience et m’empêche d’avancer sereinement sur la ligne de vie. Je suis assise au bord de mon lit, le sang bat à mes tempes, le cœur au bord des lèvres et je m’agite tel un pantin ridicule sur le rivage de ma vie. Je me sens victime, doublement victime.
D’une part, parce qu’on me fait souffrir, lui ou elle, cette chose ou une autre, cette situation ou cette autre situation. D’autre part, car celui ou celle qui me met en colère ne souffre pas. La colère épargne celui qui, de loin, en est l’instigateur.
Je joue seule cette pièce dramatique, m’inventant des mots méchants, des dialogues obséquieux pour faire passer la rage, des scènes de crises violentes dans lesquelles je peux dire tout haut ce que je pense tout bas. Hélas, ce ne sont que des jeux de mots dans l’ombre, des êtres fantomatiques que j’ai devant mes yeux et l’irréalité de la chose me fait alors horreur. Je suis bien seule face à cette colère et je m’en invente une rhapsodie. Le feu que je ressens dans mes entrailles ne me consume aucunement, au contraire, il laisse une trace glacée qui me rend froide mais toujours vivante. C’est un combat inégal que je mène car il n’existe que dans ma tête, et toutes les scènes que j’invente ne servent à rien car elles ne font que grandir mon incompréhension. Il n’y aura pas d’équilibre de la souffrance, il n’y aura pas de confrontation équitable où les mots atteindront l’autre qui en souffrira à son tour. Il ne ragera pas dans les flammes rouges de l’indignation.
Mais que serait vivre en utilisant judicieusement la colère ? Je n’aimerais pas être une femme sans états d’âme, sans coups de gueule, sans pensées remuantes, je ne me sentirai pas vivante. Je veux ne pas être indifférente à ce qui m’arrive, je veux être vivace devant la mort. Je veux être bouleversée et ne pas devenir un être exsangue, sans émotion. Et c’est là que je me dis que la colère m’apprend à savoir qui je suis vraiment, de quoi suis-je capable et quelle est la saveur de mes larmes. J’aurai pourtant voulu que l’on m’apprenne à tirer tous les bénéfices de la colère pour savoir la traverser sans être empoisonnée par son venin. Peut-être que sur mon propre lit de mort, je comprendrai enfin que j’ai gaspillé trop de temps à laisser la colère me pourrir et me faner. Je saisirai enfin avec un goût amer que j’ai utilisé trop de force à me mettre en colère et à rendre coup pour coup à l’autre dans un théâtre abject et inopérant d’ombres dont moi seule connaît l’existence. Ces colères inutiles et autodestructrices auraient pu passer au travers de moi sans me toucher les entrailles. Mais je reste persuadée aujourd’hui que je ne peux rien contre cette colère particulière devant la Mort. Elle doit m’habiter et je dois simplement m’habituer à la Mort jusqu’à mon propre face à face avec la grande Prophétesse Noire.
Je suis en colère.
© Delphinium Décembre 2011