Si Suzanne venait dans l’appartement de Monsieur X, elle verrait que ce dernier n’a pas vraiment les qualités d’un homme d’intérieur. Monsieur X vit en effet dans un tout petit appartement dans cette banlieue triste et morne, la même dans laquelle il a grandi. Tous les bâtiments alentour sont gris et même en plein été, alors que le soleil darde ses généreux rayons sur la ville, l’ambiance entre les blocs de ciment peine à se réchauffer. Son salaire lui permettrait pourtant d’habiter dans un lieu plus sympathique mais l’angoisse que sa mère se retrouve complètement seule et loin de lui le fait rester ici. Une sorte de culpabilité l’étreint chaque fois que l’idée de déménager dans un lieu plus sympathique lui effleure l’esprit. Sentant sa gorge se nouer en imaginant l’effet que la nouvelle d’un prochain déménagement pourrait produire sur les nerfs déjà à vif de sa mère, il repousse bien vite cette idée somme toute saugrenue à ses yeux. Finalement, un déménagement représente à ses yeux une perte de temps inutile et surtout il ne trouverait pas grand-monde pour venir l’aider à transporter d’éventuels cartons.
L’intérieur de son appartement est plus que quelconque, reflet d’ailleurs de sa triste vie. Le mobilier de toutes les pièces est complètement disparate, digne représentation d’une décharge publique ou d’un dépôt appartenant à l’Armée du Salut. Après être monté quelques étages dans un ascenseur très glauque dont on ne sait jamais quand il va lâcher sa cargaison, on pénètre dans l’appartement de Monsieur X par un petit hall très étroit. A l’entrée règne une odeur plus que nauséabonde provenant de quelques paires de chaussures dont la plupart ont un air fatigué et usé, certaines même avec des trous au bout. Quelques crochets accrochés au mur au-dessus des chaussures supportent quelques vestes bien usées elles aussi, surtout l’éternelle veste que Monsieur X porte dans ses loisirs, alors qu’il n’est pas obligé d’aller au bureau. La première pièce sur laquelle donne le couloir est la chambre à coucher. L’ambiance qui y règne est glaciale, une légère odeur de renfermé passe sous la porte pour embaumer tout l’appartement. Il est rare en effet que Monsieur X aère son appartement en ouvrant les fenêtres. Pour faire partir les mauvaises odeurs, il se contente d’asperger l’atmosphère de quelques gouttes de son after-shave dont l’odeur ressemble plutôt à un produit pour les vitres. Personne n’est jamais entré dans la chambre à coucher de Monsieur X. Seules ses charentaises ont eu le plaisir de fouler le minable tapis IKEA qui fait office de descente de lit. Au mur trônent quelques tableaux représentant des paysages qu’il ne verra sans doute jamais mais qui égaient quelque peu l’ambiance morbide de la place. Un vieux lit minuscule, dont la literie est digne d’un trousseau de vieille grand-mère, trône au milieu de la pièce. La couette et la taie d’oreiller sont ornées d’affreuses fleurs bleues et orange qui agressent les yeux des acariens qui se lovent dans les quatre coins de la pièce. Le hall d’entrée donne ensuite sur une toute petite cuisine. C’est une pièce lugubre dans laquelle traînent également des odeurs peu alléchantes. La hotte de ventilation est tombée en panne depuis belle lurette et Monsieur X ne daigne pas la faire changer, reléguant cette réparation aux oubliettes, dans un coin obscur de son cerveau. Une petite table ronde et une chaise dans un coin lui permettent à peine de prendre ses petits-déjeuners frugaux. La cuisinière est à gaz mais c’est à peine si Monsieur X sait s’en servir. La vaisselle trônant dans les armoires est complètement insolite. Monsieur X ne possède en effet pas une seule assiette identique. Il a bénéficié lors de son installation dans l’appartement de tous les restes de vaisselle que ses parents avaient accumulés dans leur cave, provenant de la famille proche et lointaine, vaisselle traversant les siècles et dont Monsieur X s’est trouvé l’heureux bénéficiaire. Ne parlons pas des tasses. Elles sont toutes plus moches les unes que les autres. Certaines sont ornées de motifs floraux rappelant ceux de la literie dans la chambre à coucher, d’autres arborent des inscriptions d’un goût douteux, cadeaux accumulés durant de nombreuses années. Sa mère ne sachant jamais quoi offrir à son fils pour ses anniversaires, cela fait donc des années que Monsieur X sait qu’à chaque fois qu’une année supplémentaire s’ajoute au décompte de son âge, il va recevoir une tasse qu’il coincera dans l’armoire pour ne pas faillir à la tradition. L’équipement électroménager est pour ainsi dire inexistant mais ce n’est pas le plus grave dans l’affaire car de toutes façons Monsieur X ne sait pas faire la cuisine. Et il n’a pas envie d’apprendre car de toutes façons il est habitué à prendre ses repas de midi à la cantine et le soir, il ouvre quelques boîtes de conserve, sort parfois des mets congelés de son frigo ou ingurgite les pizzas du livreur du coin de la rue. Des pizzas informes, indigestes, saupoudrées de concentré de tomate infâme, de mozzarella jamais fraîche, arborant souvent une couleur d’un jaune douteux et dont les anchois sentent la vieille morue. D’ailleurs Monsieur X n’arrive presque jamais à les terminer, l’estomac déjà complètement retourné alors qu’il n’en est qu’à la moitié de sa mastication, ce qui explique l’accumulation de morceaux de pizza dans l’évier déjà encombré de vieille vaisselle sale.
En face de la cuisine s’ouvre le salon qui lui aussi possède un mobilier spartiate, digne de la cellule d’un condamné à mort. Une petite table basse lui sert aussi bien à entasser son courrier qu’il ne prend pas toujours la peine d’ouvrir que de réceptacle de vaisselle sale accumulée là depuis des semaines voire des mois. Un vieux fauteuil usé, lui aussi récupéré de l’appartement de ses parents lorsque ceux-ci ont acheté un nouveau mobilier pour leur salon, trône devant la télévision et c’est là-dedans que Monsieur X se vautre tous les soirs, repu de bière et de pizza, rotant et évacuant les gaz de son estomac avec un plaisir non dissimulé car ces choses-là lui sont tout bonnement interdites lorsqu’il se trouve au bureau. Même si Monsieur X ne se gêne pas dans le métro de faire supporter à tous ses voisins les relents des restes de son repas de midi qui stagne encore au fond de son estomac, il essaie toujours de le faire discrètement en public comme sa chère Maman le lui a appris lorsqu’il était encore tout petit. Il attend donc souvent avec impatience de rentrer chez lui le soir pour pouvoir enfin vivre et faire tout le bruit qu’il veut, en symbiose totale avec son système digestif. C’est alors que les nombreux êtres vivants qui peuplent son appartement, entendez par là les acariens fourmillant dans tous les recoins où l’aspirateur ne va jamais, entendent parfois des bruits assourdissants sortant de la gorge de Monsieur X, croyant souvent en se regardant entre eux de leurs petits yeux malicieux que la fin du monde est arrivée.
Quelques plantes vertes dépérissent dans des pots affreux le long du mur du salon, près de la fenêtre, essayant vainement de survivre au peu de lumière que laissent filtrer des rideaux immondes, pas lavés depuis des lustres. Une vieille étagère remplie de bibelots que sa mère lui rapporte de ses voyages organisés qu’elle fait encore à l’heure actuelle fait également office de réceptacle béni de quelques revues pornographiques que Monsieur X compulse avidement seul dans le noir lorsque tous ses acariens dorment du sommeil du juste. Quelques livres, témoins de son enfance et de son adolescence prennent la poussière sur les rayons du haut et donnent l’impression que Monsieur X a eu lu lorsqu’il était moins bête. Dans le fond près de la fenêtre se situe le temple devant lequel Monsieur X se vautre tous les soirs et une grande partie de ses fins de semaines solitaires. Monsieur X est un homme moderne. Quelques mois avant l’acquisition de son iPod, il avait déjà voulu dépenser un peu de son argent et s’était octroyé le luxe de devenir le fier acquéreur d’un téléviseur à écran plat qui lui avait coûté les yeux de la tête et une grande partie de son salaire de petit comptable miteux. Monsieur X a ainsi l’impression d’être relié au monde lorsqu’il s’installe le soir dans son petit fauteuil, entouré de ses miettes et de ses acariens avides eux aussi d’informations et de divertissements pour public diminué en tous genres. D’un geste gracile, il appuie sur le bouton de la télécommande et se laisse ensuite bercer par toutes les inepties du moment, naïvement perdu dans le cosmos des films débiles qui font le bonheur de tous les crétins de son genre. Parfois il loue quelques DVD au magasin du coin de la rue, pour agrémenter quelque peu son effort intellectuel. Mais il n’a encore jamais osé louer ce qui pourtant l’obsède depuis sa tendre adolescence. Les films interdits aux moins de seize ans, de ceux qui le feraient saliver dans son fauteuil. Il y a quelques années de cela, alors qu’il commençait à côtoyer ce magasin de location de DVD, situé non loin de son immeuble, il entrait dans le magasin et s’approchait avec lenteur et sans grande détermination, rouge comme une écrevisse, vers le fond du magasin, là où un horrible rideau rouge pendait lamentablement, cachant derrière lui la luxure, la perversion et la misère du monde dont la mère de Monsieur X dénonçait tous les méfaits, dans de grands discours que personne n’écoutait à la table du dimanche. Regardant furtivement à droite et à gauche, il avançait toujours plus lentement, les yeux rivés vers le rideau, croyant voir au milieu du tissu les yeux furieux et remplis de colère de Maman X, le doigt pointé vers lui, molestant à son oreille que s’il faisait cela, il irait brûler en enfer. Des perles de sueur roulant inexorablement sur ses joues émaciées, il sentait son cœur tressauter dans sa poitrine, croyant mourir un peu à chaque pas qui lui coûtait un effort de plus en plus surhumain. Ses quelques neurones s’entrechoquaient derrière son front, il sentait sa chemise lui coller à la peau tellement les pores de sa peau ouvraient leurs écluses. Il avait l’impression que tous les yeux des clients présents étaient rivés sur lui et puis chaque fois, alors qu’il n’avait plus qu’à tendre la main pour saisir le rideau, l’entrouvrir et passer enfin derrière dans le temple des sens, il laissait retomber la main, poussait un soupir à faire pleurer même les spectateurs les plus aguerris et s’appuyant sur le rebord de l’étalage des spectacles comiques, il sortait un mouchoir de sa poche, mouchoir d’une couleur plus que douteuse, et s’épongeait le front en essayant de calmer sa respiration qui ressemblait à cet instant précis au râle moribond du lion que le guerrier Masaï achève avec sa lance.
Un jour pourtant, alors que toutes les personnes au courant de la triste de vie de Monsieur X sont persuadées qu’il ne fera jamais rien de bon dans sa vie et que Suzanne n’aura jamais le suprême bonheur d’être un jouet hurlant de plaisir entre ses mains, un changement notoire va se produire, de ceux qui n’affectent en rien la poursuite de l’humanité à sa perte mais qui représente tellement dans la journée d’un seul individu, comme si un cataclysme ébranlait toutes ses convictions et ses idées patiemment construites durant de longues années. Un événement qui va tout bouleverser, tel un tsunami sur les côtes asiatiques ou une avalanche dans les Alpes. A suivre
© Delphinium Janvier 2008
