Après de longues minutes passées au-dessus des toilettes, Monsieur X tire enfin l’eau, s’essuie la bouche avec le bout de sa cravate qui prend une vilaine teinte brunâtre et se dirige tel un automate dans la salle de bain. Se contemplant longuement dans le miroir, il laisse échapper quelques soupirs profonds. Monsieur X ne s’est jamais senti aussi seul et aussi mal dans sa peau que ce soir. L’alcool s’évaporant peu à peu de son corps, il reprend lentement ses esprits et la chute est brutale. Un flot de larmes se met à rouler sur ses joues pâles et de longs sanglots oppressent sa poitrine. S’asseyant sur le bord de la baignoire, Monsieur X se prend la tête dans les mains et passe un long moment à pleurer à chaudes larmes sur son sort. Pourquoi lui et pas un autre ? Il n’a jamais rien fait de mal, jamais il n’a élevé la voix sur ses patrons, jamais il n’est arrivé en retard au bureau alors pourquoi ? Pourquoi le sort s’acharne-t-il toujours sur lui ? Alors qu’enfin il avait choisi se prendre en main et de changer sa vie, voilà qu’on lui tire dans le dos, anéantissant d’un coup ses projets et ses envies les plus folles. Il aurait pu partir en vacances, faire une croisière dans l’océan Pacifique sur un bateau de luxe, entouré de créatures toutes plus belles les unes que les autres. Ou alors il aurait pu participer à un safari photo au Kenya, titiller les éléphants, faire des pieds de nez aux lions paresseux et draguer de loin les femelles Masaï. Il aurait pu visiter le site du Machu Pichu, caresser des lamas et s’acheter un beau bonnet péruvien plein de couleurs pour les sports d’hiver. Maintenant, que reste-il ? Et les larmes roulent, encore et encore. Une petite mare se forme sur le carrelage de la salle de bain car c’est un chagrin infini qui envahit le pauvre homme. Reniflant bruyamment il se lève, se dirige vers le téléphone situé dans un coin du salon et compose le numéro de sa mère. Une voix sèche lui répond :
- Allô ?
- Oui Maman, c’est moi.
- Pourquoi tu m’appelles aussi tard ? Tu sais bien que je n’aime pas que l’on me dérange le soir, surtout quand je suis en train de regarder l’inspecteur Derrick. Décidément, tu ne comprends rien à rien…
- Maman, je me suis fait virer aujourd’hui. Je n’ai plus de travail.
- Et alors, que veux-tu que j’y fasse ? Je t’avais toujours dit de ne pas faire ce métier mais moi, on ne m’écoute jamais. Tu aurais dû suivre les traces de ton père mais non, tu as voulu être plus intelligent, faire des études et patati et patata. Et voilà le résultat !
- Je…
- Quoi encore ? Tu ne veux pas que je te plaigne en plus de ça ?
- Mais enfin…
- Encore ? Tu es encore là au bout du fil à m’enquiquiner ?
- Maman, je ne vais pas bien…
- Et alors, moi non plus je ne vais pas bien. Ma hanche me fait mal, le caniche de la voisine du dessus n’arrêter pas d’aboyer quand il me voit dans l’ascenseur et le rouge que j’ai ouvert à midi avait un sale goût de bouchon ! Et alors, ce n’est pas pour autant que je t’ai téléphoné pour me plaindre. Voilà, tout ce que tu sais faire mon fils, c'est de te plaindre. Trouve-toi une femme, fais des enfants et occupe-toi de ta vieille mère. Et arrête de jouer au pleurnichard !
- Maman…
- Suffit ! Je ne vais pas savoir qui est l’assassin ! Laisse-moi tranquille et va te coucher et trouve-toi un autre travail pour ne pas vivre aux crochets de la société !
- Mais…
- Au revoir !
Et la vieille bique raccrocha.
Monsieur X sentit ses jambes vaciller. Essuyant maladroitement les larmes qui se sont remises à couler le long de ses joues, il s’effondre alors dans son fauteuil. Il s’amuse à enrouler sa cravate au bout de son doigt pendant un temps qui paraît une éternité aux acariens qui le regardent de leurs petits yeux fouineurs. Monsieur X se dit que la partie est définitivement perdue pour lui, la balle s’est éloignée, le terrain s’est effondré et il ne pourra jamais marquer un but pour se faire acclamer par ses pairs. Puis, lentement, il se met à chanter ce que Luky Luke chantait à la fin de chaque histoire : « I’m a poor lonesome cow-boy… ». Et le chœur des acariens reprend : « Lonesome cowboy, lonesome cowboy, you're a long long way from home. Lonesome cowboy, lonesome cowboy, you've a long long way to roam ». A suivre