23 juin 2008

Un jour ordinaire (24 et fin)


(C'est un jour ordinaire)

Ce jour-là, alors que le froid règne encore en maître sur la cité lugubre, dans un hiver sans fin, la petite vieille du cinquième, Madame Constance, s’apprête à prendre son repas de midi. Elle ne se sent pas très bien aujourd’hui. Sa hanche la fait horriblement souffrir et elle n’a pu se déplacer que difficilement dans son appartement durant toute la matinée. Son repas de midi est frugal, composé de quelques pâtes fraîches avec une sauce à la tomate sortie directement d’un petit berlingot mais Madame Constance salive devant un petit bocal de cornichons au vinaigre. Ses yeux exorbités imaginent déjà un tas de cornichons déversés sur les pâtes au milieu de l’assiette, dans un joyeux mélange. Feu son mari trouvait cette gourmandise plus que barbare et criait au scandale lorsqu’il voyait sa mégère déverser ses affreux trucs verts au milieu de son assiette. Mais Monsieur est mort et Madame Constance fait maintenant comme elle le désire. Elle s’en fout, les cornichons sont ses amis.
Après avoir cuit ses pâtes et la sauce, elle met le tout dans une petite assiette et s’installe du mieux qu’elle peut à la petite table dans la cuisine. Le bocal de cornichons trône encore fermé au milieu de la table. Madame Constance se lèche les babines puis saisit le pot entre ses doigts tordus et essaie d’ouvrir le bocal. Rien n’y fait. Après plusieurs minutes d’intenses efforts qui lui arrachent plusieurs cris de douleur, elle laisse tomber ses mains sur ses cuisses et maugrée quelques jurons appuyés Son petit chien la regarde attentivement depuis le coin de la pièce, bavant sur le carrelage de la cuisine. Mais il ne peut rien faire d’autre que de lui dire à travers son regard qu’il est de tout cœur avec elle. Madame Constance sait qu’il y aurait d’autres moyens pour ouvrir son bocal mais elle est fatiguée aujourd’hui. Très fatiguée. Saisissant alors sa canne, elle se lève de sa chaise, enfouit le bocal dans la poche avant de son tablier de cuisine et s’apprête à sortir pour aller sonner chez un voisin qui pourrait la sortir de ce mauvais pas. Elle se retourne vers son chien et lui dit d’attendre sagement, ce qui a pour effet de déclencher un chapelet d’aboiements qui n’en finissent plus. Mais Madame Constance est presque sourde et elle s’en fout si son chien hurle à la mort dans tout l’immeuble. Ouvrant sa porte d’entrée, elle va sonner chez sa voisine mais celle-ci n’est pas là. Madame Constance sonne encore à quelques portes puis de guerre lasse, se rappelle que Monsieur X, le crétin du dessous, ne travaille plus. Elle a entendu cette grave nouvelle l’autre jour dans l’ascenseur alors qu’elle venait de sortir son clébard. Elle se dit alors qu’il pourrait l’aider et se dirige lentement, à l’aide de sa canne, vers l’ascenseur pour descendre de quelques étages. Elle est presque sûre qu’elle le trouvera dans son appartement. Il paraît qu’il ne sort plus de chez lui. Tiens, elle pourrait même lui offrir un cornichon pour le remercier quand le bocal sera enfin ouvert. En sortant de l’ascenseur, Madame Constance manque s’étaler avec sa canne qu’elle coince dans un paillasson mal mis devant une porte d’entrée. Se retenant par un savant petit pas de danse, elle souffle comme un bœuf en arrivant devant la porte du chômeur en puissance. Remettant un peu d’ordre dans sa coiffure car Madame Constance a encore un soupçon de coquetterie, elle appuie ensuite de toutes ses forces sur le bouton de la sonnette d’entrée. S’appuyant sur sa canne lourdement, elle essaie de saisir, du haut de sa quasi surdité, un quelconque bruit dans l’appartement. Mais elle ne perçoit rien. Appuyant à nouveau sur la sonnette, elle commence à s’impatienter et appuie sa meilleure oreille contre le dos de la porte. Mais là non plus, aucun bruit ne vient troubler le calme sidéral régnant entre les deux oreilles de la petite grand-mère. Le bocal de cornichons commence à peser lourd dans la poche du tablier et la petite vieille n’est pas en forme aujourd’hui. Etouffant quelques jurons, elle sonne encore une fois alors que dans son appartement plus haut, son petit chien, esseulé, hurle à la mort, malheureux d’avoir été abandonné quelques minutes pour quelques affreux cornichons au vinaigre. La rage et la jalousie manquent étouffer la pauvre bête.
Après quelques secondes, le doigt tordu de la vieille retrouve la chevelure clairsemée et se met à gratouiller le crâne. Monsieur X ne bouge pas. Monsieur X est-il seulement là ? Peut-être a-t-il retrouvé du travail ? Ces quelques pensées effleurent la vieille dame. De plus en plus fatiguée d’attendre une réponse qui ne viendra sans doute pas, elle s’apprête à aller sonner à la porte d’un autre voisin. Soudain, retroussant ses narines, elle se rend compte qu’une drôle d’odeur règne dans le couloir. Une étrange odeur, lui rappelant celle qu’elle a dans les narines lorsqu’elle vide tous les dix ans le sac de son aspirateur. Une odeur âcre, une odeur de poussière, de trucs bizarres. Et plus elle se focalise sur cette fragrance et plus la petite dame manque s’évanouir tellement l’odeur la prend à la gorge. Elle commence alors à éternuer et à toussoter devant la porte de Monsieur X. Concentrée à présent sur les odeurs régnant dans le couloir, Madame Constance ne remarque pas le spectacle que de toutes façons elle n’aurait pas pu distinguer car il lui aurait fallu une loupe pour observer une longue procession digne et silencieuse, une procession d’une multitude d’acariens qui sortent de l’appartement de Monsieur X, passent sous sa porte d’entrée et s’avancent respectueusement vers la porte de l’ascenseur, en un long cortège funèbre et gris. Chaque acarien porte sur son dos un grain de poussière infinitésimal. Un grain de poussière, plein de grains de poussière, une masse de grains de poussière.
A l’intérieur de l’appartement de Monsieur X, une sonnerie de téléphone retentit soudainement, déchirant l’air vicié qui s’échappe de l’appartement. Madame Constance distingue vaguement la sonnerie mais elle n’entend pas Monsieur X répondre à l’appareil. Elle n’entend rien et pour preuve, Monsieur ne répondra plus au téléphone. Il n’y a plus personne au bout du fil, d’ailleurs il n’y a jamais eu personne. Jamais. Rien ni personne. Que des aca et des riens. De tous petits riens, de ceux qui façonnent des vies, insignifiantes pour la plupart des gens.


Nous ne sommes souvent que des riens pour les autres, sauf pour ceux qui nous aiment vraiment et qui savent qui nous sommes. Mais qui savait qui était véritablement Monsieur X, qui ? Personne. Rien ni personne. Car Monsieur X n’a jamais eu de nom, Monsieur X était à la fois tout le monde, votre voisin, le mien ou même moi-même et à la fois personne, pour tant de gens. Et rien pour tant de monde. Il a voulu se faire aimer, maladroitement, sans mesure. Mais il n’a fait que s’enliser dans sa bêtise. Seul et abandonné. Avec personne à aimer.
Au cinquième étage, un chien hurle à la mort. A cet étage, une petite vieille s’écroule brusquement au milieu du couloir. Son cœur vient de lâcher. Elle tombe lourdement devant la porte du Monsieur X qui n’existe pas. Elle gémit quelques temps puis s’évanouit alors que le bocal de cornichons, brisé par la chute, laisse s’échapper une myriade de petits cornichons, enfin libres. Pendant ce temps, la procession des petits riens qui font nos vies continue, inlassablement, emportant avec elle une vie qui n’est plus. Un X qui s’enfuit. Et qui ne reviendra plus. Et qui s’estompe dans la poussière. Lui-même poussière, grain d’humanité bafoué.

C’est un jour ordinaire.


FIN

© Delphinium Juin 2008

16 juin 2008

Un jour ordinaire (23)

(Et tout redeviendra poussière)

Sur les murs de l’immense salle se succèdent une série d’écrans plats de télévision, identiques à celui que Monsieur X a dans son salon. Et sur tous ces écrans scintille la même image, lui-même se regardant dans le miroir de sa salle de bain, les cheveux plaqués sur le front moite, la barbe hirsute et surtout des yeux de fous, terrifiants et terrifiés qui le fixent à présent avec insistance. Monsieur X, tenant toujours fermement son couteau, sent un nouveau cri qui monte dans sa gorge. Les voix métalliques résonnent toujours à son oreille, psalmodiant des formules sans fin, dans une langue déroutante, lancinante. Le brouhaha devient assourdissant, emplissant ses tympans et s’engouffrant dans tous les plis trempés de son pyjama. Monsieur X hurle encore et soudain les voix se taisent. Il sent que son corps ne lui répond plus, ses intestins se tordent dans d’affreuses contorsions, son arrière-train tremble et son appareil génital donne l’impression de vouloir se cacher au plus profond des plis du fameux pyjama. Les yeux de Monsieur X se détachent enfin de sa propre image pour opérer un tour de la salle afin de voir d’où provenaient les voix prophétiques. En regardant le spectacle qui s’agite alors devant ses yeux, Monsieur X serre de plus en plus fort son couteau à viande, se liquéfiant littéralement sur place, la sueur coulant dans ses yeux. Devant des tables innombrables, façonnées sur le même modèle que celles que Monsieur X avait vues dans la salle précédente, d’affreuses et gigantesques bestioles noires s’activent, penchées sur des petites boîtes noires dont il n’arrive pas à distinguer la forme. Dans sa tête résonne, à la place des litanies, une voix, seule, profondément stridente, qui semble venir de nulle part mais dont il comprend cette fois-ci les paroles.

Tombant à genoux, Monsieur X, sentant que tout s’effondre autour de lui, saisit alors ses mots, lancés telle une oraison funèbre, scandant sa dernière heure venue :

« Nous sommes les pidoglyphus destructor, et nous sommes entrés dans ta vie pour ton plus grand malheur. Tu nous as longtemps ignorés mais ta mère s’occupait de nous alors que tu vivais sagement ton enfance. Elle nous a traqués pendant des années, secouant toutes les couvertures de l’appartement, les rideaux et les tapis, nous invectivant de sa voix insupportable, tuant certains d’entre nous avec délectation pendant que toi, tu jouais naïvement dans ta chambre avec tes jouets ridicules d’enfant gâté. Mais ta mère n’a jamais su que notre race est infiniment forte et que ceux qui meurent sont vite remplacés car nos femelles sont très productives. Et puis tu as grandi, et tu es devenu vraiment un pauvre type, aggravant encore ton cas ces derniers jours. Tu as perdu ton travail et pendant ta retraite ridicule dans ton foyer détestable, tu as insulté certains de notre peuple. Depuis ici, centre de notre communauté, nous avons observé tous les jours ta lente agonie dans ces grands écrans que tu vois là-bas. Aucun humain ne sait quelle est notre technologie, aucun humain ne soupçonnent le degré de notre intelligence. Et toi tu n’as rien compris, croyant que tu t’en tirerais après toutes tes frasques ridicules devant nos congénères. Certains d’entre nous avaient peur de toi, d’autres distillaient à ton égard des sentiments de pitié. Nous veillerons à ce que ceux-là soient éradiqués car notre race doit être forte pour traverser les temps et pour que nous puissions un jour prendre le pouvoir sur l’humanité. Aucune pitié pour les gens de ton espèce. Tu croyais leur faire peur en exhibant ton arrière-train à la face de notre peuple. Tu n’as réussi qu’à provoquer l’hilarité dans nos rangs. Tu ne mérites pas de continuer à vivre ainsi et nous avons décidé de prendre les mesures nécessaires pour provoquer ta chute. »

Entendant ces mots prononcés d’une voix dure, Monsieur X se met à pleurer comme un enfant, regrettant amèrement les frasques commises par son arrière-train et son appareil génital sur le devant de la scène. Mais la voix continue, toujours plus dure et implacable.

« Tu es condamné, toi que tout le monde appelle Monsieur X. Tu n’es qu’un morpion de l’humanité, tu ne mérites pas de nom, tu ne mérites pas de vivre et tu vas payer pour tous ceux de ta race qui nous ont maltraités et massacrés tous ces siècles passés. Notre vengeance sera terrible, contre vous, humains arrogants, dont tu es l’illustre représentant et le plus crétin d’entre les crétins.» Le discours qui résonne dans la tête de Monsieur X se termine alors par un rire sardonique, qui enfle et enfle encore, jusqu’à faire trembler le sol et les murs de la salle. Et un concert d’autres rires, plus perfides, retentit au-dessus des tables. Monsieur X se soutient à peine sur ses jambes mais il se relève, implorant un quelconque pardon que de toutes façons, il sait qu’il n’obtiendra pas.

Ses narines décèlent à présent une odeur insoutenable, pire encore que celle qui se dégage de son pyjama.
La communauté des pidoglyphus destructor dégage en effet une odeur infecte qui prend Monsieur X à la gorge et qui provoque chez lui plusieurs vomissements qui le laissent pantelant et suant. Ses pantoufles font grise mine à présent mais il n’est plus conscient de cela. Il se redresse péniblement, implorant de sa main libre un geste de réconciliation de la part des affreuses bestioles, des larmes de douleur plein les yeux. Ses oreilles bourdonnent et il voit que son pyjama est vraiment en piteux état, mais se moquant de son apparence, il fait encore un pas en avant, s’arrachant à la lourdeur qui a envahi ses membres inférieurs, regardant un court instant l’homme dans l’écran qui le suit à présent des yeux. C’est lui-même qui se regarde avancer vers il ne sait pas encore quoi. Lui-même ? Mais pourquoi l’autre n’avance pas en même temps que lui puisqu’il est lui et devant un miroir? Ou alors peut-être qu’il n’est plus lui, ou peut-être que c’est un autre, ou peut-être que lui qui avance n’est déjà plus celui qui le regarde…Pourtant Monsieur X, ou Monsieur Y ou Monsieur-toutes-les-lettres-de-l-alphabet avance, sachant pertinemment au fond de lui qu’une horreur incommensurable va lui sauter à la figure mais il veut savoir pourquoi ces voix mécaniques l’ont prié avec insistance à venir jusque-là. Certainement pour entendre ce discours destructeur ou plutôt destructor mais que font-elles toutes, ces horreurs penchées sur ces immenses tables ? Prudemment, Monsieur X fait encore quelques pas pour regarder avec dégoût derrière l’épaule velue d’un acarien pidoglyphus destructor et là, un cri terrible sort de ses entrailles. L’autre Monsieur X sursaute brusquement dans les écrans là-bas mais les bestioles ouvrières continuent inlassablement leur travail minutieux.

Sur les tables devant chacune d’elles, des centaines et des centaines de télécommandes du même genre que celle que Monsieur X cherchait inlassablement dans son appartement trônent, désossées, circuits intégrés et parties infinitésimales dans un joyeux mélange. Là aussi, des fils électriques et d’innombrables prises fuient dans le vide. Monsieur X serre son couteau à viande, Excalibur, qui ne coupera jamais de rôti, et qui par miracle, se tient toujours dans sa main.

Un tourbillon de haine le submerge alors, terrassant ce qu’il avait encore d’humain au plus profond de lui. Avec rage, Monsieur X fait quelques moulinets avec ses bras derrière le corps noirâtre de la bête, puis se débat dans d’affreuses convulsions, la bave arrivant à flots sur ses lèvres tordues dans un rictus affreux. Il essaie vainement de saisir une télécommande pour éteindre le film de sa vie qui défile devant ses yeux mais ne rencontre que le vide et quelques bouts de plastique insignifiants. Puis Monsieur X s’affaisse lentement. Sa mère essuie quelques larmes sur son visage, Suzanne pleure à chaudes larmes dans les toilettes de la multinationale, son patron déchire une lettre de licenciement avec son nom écrit dessus et l’humanité entière, surprise, sent pendant quelques secondes que la terre tremble et qu’une onde de choc remplit l’univers. Quant à la race canine, elle se met à aboyer tristement sous la lune noire et les petites vieilles et les petits vieux de toute la terre murmurent avec tristesse une oraison funèbre. L’autre, en face dans les écrans, est devenu lui-même pidoglyphus destructor.

Aca et rien. Plus rien du tout. Rien. Rien...

Monsieur X se sent tomber dans un trou noir et profond, abîme de sa vie, il hurle encore et encore et son pyjama bleu prend une teinte rouge sang. Puis le corps de Monsieur X, porté par des membres silencieux de la profession des destructor-pompes-funèbres est jeté dans un abîme sans fond, flotte quelque temps dans un espace sans étoile, perdu au milieu d’une lumière sombre, aveuglante et froide, qui glace peu à peu son cœur et efface à jamais son corps de la mémoire des vivants. L’océan sombre se referme sur des boulettes de poussière. A suivre


© Delphinium Juin 2008

09 juin 2008

Un jour ordinaire (22)

(Monsieur X n'a pas plus de prise sur la réalité)

Avec effroi, Monsieur X regarde et regarde encore son miroir. Mais au lieu d’y voir normalement son reflet, sa barbe hirsute, ses yeux vitreux et ses cheveux gras, Monsieur X distingue derrière lui une immense salle plongée dans une pénombre angoissante. Effaré, sentant son estomac faire un bond dans son corps, Monsieur X tourne lentement sur lui-même en fermant les yeux. Ce n’est pas possible, se dit-il, je suis en train de devenir fou. Après avoir opéré ce qu’il croit être un 360 degré, Monsieur X, en ouvrant grand ses yeux, se dit qu’il devrait retrouver son miroir. Hélas, il n’en est rien. Monsieur X n’est plus dans sa salle de bain. Il n’y a plus de douche, plus de lavabo et plus d’acariens sur le bord de la baignoire. La sueur perle à son front, il étouffe avec difficulté un cri qui vient pourtant du plus profond de ses entrailles. Monsieur X lève les yeux au plafond. Mais il ne voit rien, les murs se perdent dans une infinité absolue. La pièce dans laquelle il se tient est immense. Les murs sont d’une couleur très sombre, presque noirs. En regardant attentivement, il voit également de grandes colonnes dans les coins qui s’élancent fièrement vers il ne sait quoi. Les colonnes ressemblent à celles d’un temple grec, d’une couleur blanc crème, ce qui donne un peu de lumière dans la salle. Ses yeux s’habituant peu à peu à la pénombre qui règne autour de lui, Monsieur voit des signes dessinés sur les murs. Mais il est incapable de savoir ce que tout cela représente. Il pense d’abord à des hiéroglyphes égyptiens, puis se dit que peut-être ce sont des runes nordiques. Mais il ne sait pas vraiment ce que sont des runes nordiques. Puis en regardant attentivement, il trouve que cela ressemble plutôt à des hiéroglyphes nordiques, et que les colonnes sont plutôt celles d’un temple romain. Alors son cerveau se demande ce que les Romains sont allés faire dans le Nord et comment ils ont appris à dessiner de telles choses. Et puis peut-être que non, peut-être que c’est du chinois. Et dans un long sanglot d’angoisse, Monsieur X se dit qu’il aurait dû écouter un peu mieux tout ce que ses professeurs lui racontaient pendant les cours d’histoire et de géographie. Il sent que ses membres s’engourdissent. Regardant le bout de ses pantoufles, il pense très fort à sa Maman et à Suzanne et regrette de ne pas avoir un grand chien auprès de lui pour lui lécher la main et pour le défendre contre une éventuelle armée de Romains bourrés à la bière danoise. Ses pensées s’échappent vers la silhouette massive de Suzanne et il regrette de ne pas l’avoir culbutée dans les toilettes. Il ne serait pas là, un couteau à la main, en train de se demander dans quel temple ou dans quel château il se trouve. Monsieur X sent qu’il transpire abondamment, il sait que son beau pyjama bleu est en train de se liquéfier sur lui, que d’affreuses auréoles se dessinent peu à peu sous ses bras ballants. En se retournant légèrement sur le côté droit, Monsieur X sursaute. Un autre cri, qu’il n’essaie pas de réfréner cette fois-ci, s’échappe de sa gorge. Il s’entend crier longuement et ses cheveux, pourtant plaqués sur sa tête depuis de nombreux jours, se détachent peu à peu de son cuir chevelu pour former un tas hirsute, digne d’un savant fou qui aurait mis les doigts dans une prise électrique. Il distingue nettement un ensemble de tables en pierre, massives et très hautes, dont les pieds sont admirablement sculptés. Fleurs, ornementations savantes, lignes courbes s’entrelacent joyeusement et en les observant, il a le tournis et un haut le cœur. Les tables sont alignées les unes derrière les autres, dans une géométrie parfaite. Monsieur X se rappelle vaguement la table ronde du roi Arthur mais comment est-ce que Arthur aurait pu rencontrer des Romains, qui parlent chinois, utilisent les runes pour leur magie en buvant de la Carlsberg sur les bords de la Mer du Nord ? Regardant alors le couteau qu’il tient dans sa main, Monsieur X se souvient alors de Excalibur et se dit que c’est peut-être lui la réincarnation du Roi Arthur et que la belle Guenièvre est sans doute Suzanne et que son patron n’est autre que Lancelot du lac de la Motte du Dessus. Fou d’une terreur qu’il ne peut circonscrire, Monsieur X se sent seul, pris dans un mauvais rêve et il prie très fort ce Dieu, en qui il n’a jamais vraiment cru, de se réveiller enfin. Il promet en se signant qu’il n’ira plus jamais emprunter des DVD pornos et qu’il sera gentil avec sa Maman et avec tous les petits vieux de la terre. Il promet que tous les chiens qu’il rencontrera, il les flattera en caressant suavement le bout de leurs oreilles. Pris d’une foi subite, Monsieur X implore, implore encore, promet qu’il priera tous les jours tous les saintes et les saints, les papes et leurs anges et toute la grande famille des bienheureux dont il ne fait pas partie encore.

En récitant ses prières, Monsieur X se rend compte soudain que les tables ne sont pas vides mais que sur le dessus traînent, dans un flou artistique, des tas de câbles électriques. S’approchant malgré lui de la lignée des tables, voulant crier à ses pantoufles de retourner en arrière, il ne peut s’empêcher de regarder au-dessus des fils pour voir que ceux-ci partent de multiples prises mais n’aboutissant nulle part, aucun appareil quelconque n’étant relié à la source de courant. Au bout de ces fils, il n’y a tout simplement rien car ils finissent leur vie dans un vide béat et froid. En plissant les yeux, Monsieur X aperçoit également des étagères tapissant les hauts murs derrière les tables en question. Sur les rayons de ces dernières trônent de lourds livres qui semblent contenir toute la connaissance du monde. Sur la couverture des livres, il voit des formules compliquées qui lui rappellent quelques cours de physique vaguement suivis durant son cursus. Puis il se rend compte que dans son oreille bourdonne un bruit sourd qui semble venir du fond de la salle et cela depuis quelques minutes. Le bruit semble s’amplifier au fur et à mesure que les battements de son cœur s’accélèrent. Imperceptiblement il sent qu’il est attiré comme un aimant vers cette rumeur inconnue et il se met à courir, à courir encore et encore pour essayer de capter cette chose qui l’attire, qui l’entraîne. Essoufflé, sentant son cœur qui bat la chamade, il traverse un dédale de pièces qui comportent toutes le même mobilier, ces tables de pierres et ces fils et ces prises qui ne vont nulle part. Il court, court encore et le bruit s’intensifie dans ses oreilles, le rendant fou. Il se met à crier, à hurler qu’il veut qu’on le laisse tranquille tout en continuant sa course effrénée. Le bruit s’intensifie et des voix lui parviennent alors distinctement, des voix étranges, mécaniques, dont il ne comprend pas les mots. Le flot des voix s’amplifie, et soudain il débarque dans une salle encore plus grande que la première dans laquelle il s’est trouvé. Là, la panique devient totalement ingérable. Monsieur X sent ses membres s’agiter dans tous les sens, son cerveau se liquéfier, ses mains faire des gestes déjantés. Pris dans un tourbillon effrayant, tremblant, suant, étouffant, appelant sa mère, Suzanne, son chef, ses collègues, Monsieur X, tenant toujours dans ses mains Excalibur, sent que l’ultime combat est arrivé et pris d’un égarement qui l’étreint toujours plus fort dans ses fortes mains sombres, il regarde, les yeux écarquillés, ce qui se trouve devant lui, hurlant à la mort. A suivre



© Delphinium Juin 2008

03 juin 2008

Un jour ordinaire (21)

(La table basse de Monsieur X)


La douleur sourde au fond de son estomac commence à remonter au fond de sa gorge. Il passe au salon, se jette sur son fauteuil et lève les yeux au plafond. Ce n’est pas possible, c’est un complot de l’humanité entière contre lui. Depuis de nombreux jours, il n’a rien foutu de sa vie et voilà que maintenant, pensant se changer les idées, il cherche sa télécommande pour se relier au reste du monde et que cette dernière est introuvable. Ce n’est pas possible. C’est tout simplement impossible. Le reste de l’humanité continue de se payer sa tête, les salauds.

Croyant voir un parterre d’acariens, transis de terreur devant lui dans le coin droit du salon, il se met à les invectiver d’une voix forte.

« Etes-vous coupables du vol de cette télécommande ? », lance-t-il à la ronde. Les acariens, se serrant les uns contre les autres, se rappelant l’épisode du couteau et de la lacération de la tapisserie, se taisent, honteux et malheureux pour Monsieur X. Monsieur X, les regardant un à un, les imagine, pendant son sommeil, monter sur la table basse du salon et, avec des acrobaties dignes des meilleurs gymnastes chinois, saisir la télécommande, et tel le cercueil de Arafat, la porter à bout de bras d’acariens très musclés au-dessus de la congrégation en délire, la transporter dans les cris d’une foule en transe jusque dans un coin sombre où traînent des nuages de poussière et, afin de la rendre totalement invisible aux yeux de l’autre fou, la cacher bien en-dessous des nuages vaporeux pour la faire à tout jamais disparaître de la surface de la planète. Puis, assourdis de cris tribaux d’acariens transcendés par un tel exploit sportif et social, une danse de l’Acarien sorcier finit d’enflammer le stade où s’agglutine toute la population acarienne de l’appartement de Monsieur X. La danse, exécutée autour des boules de poussière et de la télécommande désormais invisible, finit de rendre la meute des acariens hystérique et retentit alors une grande clameur de joie et de vengeance qui assourdit les oreilles de l’humanité entière. Monsieur X, voyant danser ces petites bestioles devant ses yeux, se prend la tête entre les mains. Il ne peut croire les acariens coupables d’une telle infamie. Et si vraiment ces petites bestioles étaient aussi méchantes que les hommes et les femmes de cette planète ? Et si vraiment on ne pouvait même plus compter sur le règne animal pour trouver un peu de réconfort dans cette misérable vie ? Pensant alors à la petite vieille du cinquième et à son affreux clébard qui pue quand il est mouillé, il se demande pourquoi ladite petite grand-mère garde avec elle un tel nid de puces et de parasites. Il doit bien y avoir un avantage à devoir supporter une boule de poils qu’il faut sortir tous les jours pour qu’il puisse accomplir ses besoins sur la voie publique. Elle doit bien y trouver son compte, elle qui, transie de rhumatismes, saisit sa petite canne tous les jours pour sortir de son appartement en compagnie de la boule de poils, prend l’ascenseur et par tous les temps, fait quelques pas dans le quartier miteux avec dans ses mains une laisse qui lui lacère la peau. Mais quels sont ces avantages ? Un peu d’amour peut-être, une petite boule de poils affectueuse qui, le soir venu, se pelote peut-être contre les pieds transis de froid de la vieille dame lorsqu’elle regarde l’inspecteur Barnabé à la télévision. Un peu d’affection, une petite léchouille de temps en temps lorsqu’elle lui tend la gamelle tous les soirs venus afin de lui servir d’immondes granulés qui dégagent des senteurs détestables. En imaginant les léchouilles du chien baveux sur les mains de la vieille, Monsieur X a un haut-le-cœur. Combien de mains cette petite vieille a-t-elle serrées après avoir reçu les marques de tendresse de son clébard ? Certainement qu’elle ne doit pas se laver les mains toutes les fois que cela se produit, et donc, combien de microbes distribue-t-elle autour d’elle ? A l’idée qu’il aurait pu l’inviter chez lui pour une fête, qu’elle aurait pu lui serrer la main en arrivant à sa porte, qu’elle aurait pu saisir des cacahuètes au fond d’un bol pendant l’apéro pris sur la table basse du salon, Monsieur X s’arrache les cheveux, haletant, pris d’une haine contre tous les animaux à poils et même ceux qui sont habillés. Et finalement, se rappelant ses idées de pousser tous les petits vieux dans les caniveaux avec leurs chiens au bout de leur laisse, il se dit que ce n’était peut-être pas un aussi mauvais projet pour la bonne hygiène de la planète.

Et pendant qu’il pense à tout cela, les détritus continuent leur danse infernale dans la cuisine, s’écroulant les uns par-dessus les autres, les mauvaises odeurs de vomi empuantent toujours les toilettes et les milliers d’acariens dans tous les coins de l’appartement continuent leurs danses infernales. Monsieur X ne sait plus du tout ce qu’il fait, ce à quoi il pense. Son mode de vie lui paraît normal mais il voit chez les autres tous les défauts possibles et imaginables alors qu’il devrait plutôt se saisir d’un nécessaire de nettoyage et laver son antre de fond en comble avant de se passer lui-même sous la douche pour un détartrage en règle.

Retrouvant son couteau abandonné depuis quelques temps, il le prend dans ses mains, s’amuse à le lustrer contre le bas de son pantalon puis il se demande comment le couteau peut réagir contre sa propre peau. Certes, il ne représente pas un bon rôti de bœuf qu’il faut découper, dégoulinant de son jus après trois heures de cuisson. Mais pourquoi pas ? De quelle couleur est son sang finalement ? Après tant de jours d’oisiveté, de bières et de vin rouge, il a peut-être changé de couleur, peut-être est-il noir comme ses idées, peut-être est-il translucide comme un ver luisant ? Et si c’était lui, le ver luisant ? Monsieur X, une boule d’angoisse de plus en plus grande au fond de sa gorge, se lève dans un état d’excitation extrême, le couteau toujours en main, débraillé à souhait. Il s’essuie le front et va à la salle de bain. Il se regarde alors dans le miroir et ce qu’il voit le rend fou de terreur. A suivre



© Delphinium Juin 2008