
Ce jour-là, alors que le froid règne encore en maître sur la cité lugubre, dans un hiver sans fin, la petite vieille du cinquième, Madame Constance, s’apprête à prendre son repas de midi. Elle ne se sent pas très bien aujourd’hui. Sa hanche la fait horriblement souffrir et elle n’a pu se déplacer que difficilement dans son appartement durant toute la matinée. Son repas de midi est frugal, composé de quelques pâtes fraîches avec une sauce à la tomate sortie directement d’un petit berlingot mais Madame Constance salive devant un petit bocal de cornichons au vinaigre. Ses yeux exorbités imaginent déjà un tas de cornichons déversés sur les pâtes au milieu de l’assiette, dans un joyeux mélange. Feu son mari trouvait cette gourmandise plus que barbare et criait au scandale lorsqu’il voyait sa mégère déverser ses affreux trucs verts au milieu de son assiette. Mais Monsieur est mort et Madame Constance fait maintenant comme elle le désire. Elle s’en fout, les cornichons sont ses amis.
Après avoir cuit ses pâtes et la sauce, elle met le tout dans une petite assiette et s’installe du mieux qu’elle peut à la petite table dans la cuisine. Le bocal de cornichons trône encore fermé au milieu de la table. Madame Constance se lèche les babines puis saisit le pot entre ses doigts tordus et essaie d’ouvrir le bocal. Rien n’y fait. Après plusieurs minutes d’intenses efforts qui lui arrachent plusieurs cris de douleur, elle laisse tomber ses mains sur ses cuisses et maugrée quelques jurons appuyés Son petit chien la regarde attentivement depuis le coin de la pièce, bavant sur le carrelage de la cuisine. Mais il ne peut rien faire d’autre que de lui dire à travers son regard qu’il est de tout cœur avec elle. Madame Constance sait qu’il y aurait d’autres moyens pour ouvrir son bocal mais elle est fatiguée aujourd’hui. Très fatiguée. Saisissant alors sa canne, elle se lève de sa chaise, enfouit le bocal dans la poche avant de son tablier de cuisine et s’apprête à sortir pour aller sonner chez un voisin qui pourrait la sortir de ce mauvais pas. Elle se retourne vers son chien et lui dit d’attendre sagement, ce qui a pour effet de déclencher un chapelet d’aboiements qui n’en finissent plus. Mais Madame Constance est presque sourde et elle s’en fout si son chien hurle à la mort dans tout l’immeuble. Ouvrant sa porte d’entrée, elle va sonner chez sa voisine mais celle-ci n’est pas là. Madame Constance sonne encore à quelques portes puis de guerre lasse, se rappelle que Monsieur X, le crétin du dessous, ne travaille plus. Elle a entendu cette grave nouvelle l’autre jour dans l’ascenseur alors qu’elle venait de sortir son clébard. Elle se dit alors qu’il pourrait l’aider et se dirige lentement, à l’aide de sa canne, vers l’ascenseur pour descendre de quelques étages. Elle est presque sûre qu’elle le trouvera dans son appartement. Il paraît qu’il ne sort plus de chez lui. Tiens, elle pourrait même lui offrir un cornichon pour le remercier quand le bocal sera enfin ouvert. En sortant de l’ascenseur, Madame Constance manque s’étaler avec sa canne qu’elle coince dans un paillasson mal mis devant une porte d’entrée. Se retenant par un savant petit pas de danse, elle souffle comme un bœuf en arrivant devant la porte du chômeur en puissance. Remettant un peu d’ordre dans sa coiffure car Madame Constance a encore un soupçon de coquetterie, elle appuie ensuite de toutes ses forces sur le bouton de la sonnette d’entrée. S’appuyant sur sa canne lourdement, elle essaie de saisir, du haut de sa quasi surdité, un quelconque bruit dans l’appartement. Mais elle ne perçoit rien. Appuyant à nouveau sur la sonnette, elle commence à s’impatienter et appuie sa meilleure oreille contre le dos de la porte. Mais là non plus, aucun bruit ne vient troubler le calme sidéral régnant entre les deux oreilles de la petite grand-mère. Le bocal de cornichons commence à peser lourd dans la poche du tablier et la petite vieille n’est pas en forme aujourd’hui. Etouffant quelques jurons, elle sonne encore une fois alors que dans son appartement plus haut, son petit chien, esseulé, hurle à la mort, malheureux d’avoir été abandonné quelques minutes pour quelques affreux cornichons au vinaigre. La rage et la jalousie manquent étouffer la pauvre bête.
Après quelques secondes, le doigt tordu de la vieille retrouve la chevelure clairsemée et se met à gratouiller le crâne. Monsieur X ne bouge pas. Monsieur X est-il seulement là ? Peut-être a-t-il retrouvé du travail ? Ces quelques pensées effleurent la vieille dame. De plus en plus fatiguée d’attendre une réponse qui ne viendra sans doute pas, elle s’apprête à aller sonner à la porte d’un autre voisin. Soudain, retroussant ses narines, elle se rend compte qu’une drôle d’odeur règne dans le couloir. Une étrange odeur, lui rappelant celle qu’elle a dans les narines lorsqu’elle vide tous les dix ans le sac de son aspirateur. Une odeur âcre, une odeur de poussière, de trucs bizarres. Et plus elle se focalise sur cette fragrance et plus la petite dame manque s’évanouir tellement l’odeur la prend à la gorge. Elle commence alors à éternuer et à toussoter devant la porte de Monsieur X. Concentrée à présent sur les odeurs régnant dans le couloir, Madame Constance ne remarque pas le spectacle que de toutes façons elle n’aurait pas pu distinguer car il lui aurait fallu une loupe pour observer une longue procession digne et silencieuse, une procession d’une multitude d’acariens qui sortent de l’appartement de Monsieur X, passent sous sa porte d’entrée et s’avancent respectueusement vers la porte de l’ascenseur, en un long cortège funèbre et gris. Chaque acarien porte sur son dos un grain de poussière infinitésimal. Un grain de poussière, plein de grains de poussière, une masse de grains de poussière.
A l’intérieur de l’appartement de Monsieur X, une sonnerie de téléphone retentit soudainement, déchirant l’air vicié qui s’échappe de l’appartement. Madame Constance distingue vaguement la sonnerie mais elle n’entend pas Monsieur X répondre à l’appareil. Elle n’entend rien et pour preuve, Monsieur ne répondra plus au téléphone. Il n’y a plus personne au bout du fil, d’ailleurs il n’y a jamais eu personne. Jamais. Rien ni personne. Que des aca et des riens. De tous petits riens, de ceux qui façonnent des vies, insignifiantes pour la plupart des gens.
Nous ne sommes souvent que des riens pour les autres, sauf pour ceux qui nous aiment vraiment et qui savent qui nous sommes. Mais qui savait qui était véritablement Monsieur X, qui ? Personne. Rien ni personne. Car Monsieur X n’a jamais eu de nom, Monsieur X était à la fois tout le monde, votre voisin, le mien ou même moi-même et à la fois personne, pour tant de gens. Et rien pour tant de monde. Il a voulu se faire aimer, maladroitement, sans mesure. Mais il n’a fait que s’enliser dans sa bêtise. Seul et abandonné. Avec personne à aimer.
Au cinquième étage, un chien hurle à la mort. A cet étage, une petite vieille s’écroule brusquement au milieu du couloir. Son cœur vient de lâcher. Elle tombe lourdement devant la porte du Monsieur X qui n’existe pas. Elle gémit quelques temps puis s’évanouit alors que le bocal de cornichons, brisé par la chute, laisse s’échapper une myriade de petits cornichons, enfin libres. Pendant ce temps, la procession des petits riens qui font nos vies continue, inlassablement, emportant avec elle une vie qui n’est plus. Un X qui s’enfuit. Et qui ne reviendra plus. Et qui s’estompe dans la poussière. Lui-même poussière, grain d’humanité bafoué.
C’est un jour ordinaire.
© Delphinium Juin 2008