29 mai 2009

Heureux? Heureuse?




Cergie m'a taguée. Il faut que je décrive 6 choses qui me rendent heureuse.
Et que je trouve d'autres personnes à taguer. Je ne vais pas trouver d'autres personnes, tout simplement parce que je crois que tout le monde, dans son univers de blog, décrit d'une manière ou d'une autre ce qui le rend heureux. Mais je relève ce défi avec plaisir. Merci ma chère Cergie.

Pas facile, il y aurait tellement de petites choses à dire. Je considère que le bonheur tient à peu de chose, insaisissable, il peut partir d'un jour à l'autre, revenir le lendemain, nous laisser pendant des jours entiers, embourbés dans nos soucis et nos tracas de la vie quotidienne et revenir sans s'annoncer. Pendant longtemps, j'ai cru que je n'avais plus droit au bonheur, jusqu'à ce que je comprenne que le bonheur est un grand mot qui peut décrire des choses très simples.

Voici donc quelques éléments qui me rendent heureuse:

1. Regarder un coucher de soleil sur les montagnes, sentir le monde qui s'endort doucement, la nuit qui s'installe lentement et respirer l'air frais des alpages. Avec dans le fond le bruit des cloches des vaches.

2. Une fondue préparée par mon papa. J'aime le voir se hâter, brasser le fromage, préparer son verre de vin blanc, le kirsch et poivrer avec force le caquelon. Maman aussi fait de bons plats, je ne l'oublie pas. Parfois je passe des semaines entières à manger sur le pouce, à ne pas prendre vraiment le temps pour moi, revenir en famille et s'installer à la table familiale est un bonheur que j'apprécie de plus en plus car il devient rare.

3. Etre avec mes amis. C'est peut être une chose simple à écrire, à dire, mais elle est tellement vraie. Partager les joies et les peines, se serrer dans les bras, se dire nos souffrances, panser nos blessures et vivre tout simplement. Toutes celles et ceux que je côtoie savent l'importance que j'accorde à ces moments. Et je les remercie d'avoir toujours été là auprès de moi malgré les aléas de la vie. Allez, je vous sers encore un verre de Muscat?

4. Ecouter le vent qui bruisse dans les arbres, le foehn, qui souffle régulièrement en automne dans mon coin de pays. Les températures sont élevées, les couleurs sont ravivées, les contours des montagnes sont particulièrement nets et savoir que dans quelques heures, la pluie et/ou la neige vont saupoudrer les montagnes est un sentiment très particulier.

5. Jouer, jouer et encore jouer. Les mesures, les notes et les silences. Respirer dans la musique, entendre l'orgue ronfler dans l'église, seule avec lui, perchée dans les hauteurs. L'impression d'être seule face à l'univers et faire résonner tous mes sentiments sous les voutes de pierres. Voir les visages apaisés des gens qui m'écoutent, m'entendre dire que je les ai transportés. Entendre les cloches sonner dans la vallée, surtout celle en fa dièze, grave, majestueuse dont le son s'envole tout là-haut pour venir titiller les oreilles de mes chers disparus. Il y a peu, j'ai encore perdu un petit pépé qui chantait dans mon choeur, il est parti après quelques mois passés en maison de retraite. C'est moi qui ai joué pendant son enterrement pour l'accompagner sur son dernier chemin, et c'était très fort. Je suis sûre que de tout là-haut il m'a entendue et pour celles et ceux qui restaient, le coeur a été apaisé.

6. Savoir que coûte que coûte, il y a un endroit où je peux me réfugier, avec toutes mes peines et tous mes chagrins. Et je continuerai à combattre pour garder cet endroit, cette chaleur et cette tendresse. Parce que j'y crois, tout simplement...

Voilà, c'est tout simple et à la fois si compliqué.

Ce qui me rend aussi heureuse, c'est de savoir que mes amis bloggeurs sont là, derrière leur écran, prêts à me tendre la main.



© Delphinium Mai 2009

26 mai 2009

Insomnie

Il y a des jours comme ça.
Surtout des nuits, des nuits d'insomnie, des nuits à ressasser, à ne pas trouver la paix intérieure, à pester contre la terre entière. Dans une chaleur moite. On en viendrait presque à espérer un orage mais il ne vient pas, en tous cas pas au-dessus de nos têtes mais seulement là tout au fond. 
Un tsunami
Une insomnie
Et pour tout dire, cela finit par nous rendre malade. 



© Delphinium Mai 2009

14 mai 2009

Ma liberté

(Infinité de barrières, au-delà du noir. Peut-être la liberté?)


Des bruits de clés, des portes qui s’ouvrent et qui se ferment. Et des visages étonnés. Captivés par cette femme qui passe dans un couloir.
Et une odeur forte. Une odeur de renfermé. D’animal reclus. Normal, on n’ouvre pas les fenêtres ici, l’air libre ne passe qu’entre des barreaux.

J’ai le vertige. Le vertige d’être libre. Et de ne saisir cette liberté que lorsque je suis enfermée. Entre deux portes, dans ce long couloir, devant ces cellules exiguës. Et sur la porte, des noms et des prénoms. Je les lis et le vertige me remplit et m’étouffe. Des vies cachées, derrière ces portes et au-delà, des histoires de vie qui se brisent. Dans la violence. Petite ou grande. Tous ces noms, ces existences. Des noms d’ici et des noms d’ailleurs. Mettre un nom sur un homme enfermé. Nommer l’enfermement, nommer l’indécelable. Essayer de le comprendre et ne finalement n’en saisir que ce souffle éphémère. J’articule ces noms dans ma tête et avec acuité, je perçois toute la vie qui se tisse dans ces couloirs sombres.

Et au fond de moi un fil se casse, le fil de mon histoire. Et j’essaie de comprendre pourquoi ces visages sont ici, pourquoi ces corps se recroquevillent dans de si petits espaces.
Etre adulte et subir encore la punition. L’exclusion. Etre grand et commettre l’irréparable.
Hier soir, il y a eu une agression. Du sang dans le couloir. Du sang sur les mains et sur les barreaux invisibles. Une souffrance sans nom qui a surgi. Et de la colère. De celle qui surgit là au fond. De celle qui abat les murs, qui transperce les barrières, qui détruit les barreaux. La colère qui veut s’échapper de cet espace et s’envoler pour que tout devienne plus léger à porter.
J’ai le vertige et j’ai envie de vomir. Je ressens le besoin impérieux de m’échapper. De sortir pour ne plus revenir.

Et alors là, dans cette antre de l’inconcevable, je perçois des sourires et je serre des mains. Et quand je les sers, je sens un peu de liberté qui traverse les corps. Et cette sensation me terrasse. Ma liberté. Des carrés de liberté entre les barrières. Des trous noirs entre les barreaux blancs de l’enfermement.

Il n’y a pas d’excuses à donner, mais comprendre et guérir. Guérir les peurs, reconstruire, reprendre le fil brisé de la vie. Coûte que coûte, au-delà des délits. Les parcours de vie, les trajectoires, les souffrances, je les sens, je les vis, je les respire, difficilement. D’ailleurs, c’est ce qui me perd aujourd’hui. Je ne sais plus quel couloir j’emprunte, j’ai perdu le décompte des étages, des heures et des minutes et j’entends ces bruits de pas, et ces cliquetis de clés qui me labourent les oreilles.

Je me suis échappée de là-bas et j’ai retrouvé l’air libre, le souffle du vent dans mes cheveux et mon cœur s’est ouvert. J’ai respiré. On ne touche pas toute cette souffrance avec impunité, avec légèreté mais avec déférence. Avec le respect de l’âme qui souffre. On en ressort transfiguré. Grandi de la compréhension de ce qu’est le calvaire des autres et la sensation d’être enfermé.


Mais ce soir, tout est terrible à porter. Et pourtant, je suis libre. Et j’ai envie de vomir…




© Delphinium Mai 2009

04 mai 2009

L'enfermement


Il y a de cela quelques mois, Cergie m'a envoyé une de ses photos en me demandant si je voulais l'utiliser pour illustrer un de mes textes. C'est chose faite aujourd'hui. Je la remercie pour cette collaboration.


Cher Ami,

Je t’écris, je n’arrive plus à parler. Ma bouche est sèche de mes cris d’angoisse. Je crois que je n’ai même plus l’envie de m’enfuir ou de rêver d’autres rivages, d’autres terres colorées, emplies de senteurs subtiles et de parfums enivrants. Mes forces s’épuisent petit à petit entre ces quatre murs, qui parfois n’en forment plus qu’un que je suis incapable de franchir. Il y a des jours où je crois que ma démence va me tuer, d’un coup de sabre rageur. Il y a des minutes où je me vois m’effondrer lentement, dans un dégagement de poussières infimes qui ne formeront qu’un tas disgracié en touchant ce parterre si bas. Et je désire ardemment que cette folie me tue comme elle en a tués d’autres que moi. La douleur, c’est bien quand on peut l’interrompre, quand on peut l’apprivoiser, quand on sait exactement de quoi on souffre et comment on peut le soigner. Hélas mon ami, bien que bénéfique pour l’élévation de l’âme, si cette douleur s’installe là, tout près, tapie dans la pénombre, elle devient comme la pourriture, filante et irréelle, avec une odeur acre qui usurpe l’air dans les poumons et envahit la bouche d’un goût amer. Je souffre de cette douleur et je ne sais pas comment la dompter. Toute cette vie dehors, et maintenant cet enfermement dans ce lieu si sombre, annihilent ma personnalité et me font oublier qui je suis vraiment.

D’ailleurs, pour les vivants, je suis déjà mort au fond de ce trou. Je n’existe plus, je ne suis que l’ombre de mon ombre, négation de ma naissance et de mon existence sur cette terre. Le nom qu’on m’avait donné en des temps immémoriaux où j’étais encore quelqu’un aux yeux des autres, un nourrisson promis à un brillant avenir, ce prénom qui habille tout être humain, n’est finalement devenu qu’un surnom sur ma carapace, comme un qualificatif sans forme et sans résonance. Je suis devenu « le fou du fond du couloir », le numéro 666, monstre bestial et meurtrier qui évolue dans ces bas-fond de turpitude. Et la négation de moi-même, par l’affirmation de mon évanescence, va me conduire irrévocablement dans le monde des disparus, tôt ou tard.

Et là, au-dehors, au travers des murs opaques, j’aperçois cette lueur qui m’attire inexorablement, vers la plénitude de ma non-existence, fantôme parmi les morts, même pas encore détruit que déjà oublié pour le commun des mortels qui m’entourent. Dégoût et lassitude sont devenus mon lot quotidien et je m’enferme peu à peu dans la prison de ma prison, réceptacle de ce corps calciné par les blessures que l’on m’a infligées.

Il n’y a plus d’espoir, je sais que je dois le faire, pour ne pas continuer à sentir ces remords qui m’arrachent des cris de douleur dans mes cauchemars. Cette trahison dont je ne suis pas responsable, ces crimes que je n’ai pas commis mais qu’on m’impute pour soulager la conscience des coupables broient ma lucidité qui n’est plus que déliquescence de mon être suprême. On m’a enfermé pour laisser les autres en liberté, on me dit fou pour que les autres ne saisissent pas leur propre folie et la justice des humains n’est que le bras amer de la puissance des vivants qui gouvernent ce monde… de fous.

Il n’y a plus de rêves, il n’y a plus ces montagnes de couleurs que j’essayais d’imaginer dans mes espoirs les plus chers. Je voulais sortir de ce trou et on m’a barré ma libération avec des traitements qui ont fini par taire mes aspirations. Je sens que peu à peu, je m’enfonce dans cette terre meuble et le peu d’intelligence qui me reste sera anéanti par les médicaments qu’on m’administre. J’ai fini par croire que je pense trop et j’aspire peut-être, enfin, à devenir cette bête que l’on croit que je suis, ce monstre de haine que l’on brandit sans cesse au-dessus de ma couche. Cette pensée, il est vrai, me fait approcher peu à peu du sentiment de non-compréhension de ce qui m’entoure. Je vomirai peu à peu cette conscience qui me fait encore entrevoir une onde de lumière dans le fond de ces entrailles.


C’est la dernière fois que je t’écris car la folie que l’on m’impute me tue lentement. Comme homme, on peut mourir à toute heure, à toute minute, par accident, par volonté et il n’y a rien qui peut empêcher cette mortalité. C’est un cheminement fatal et la révélation du néant qui suivra s’est attachée à mon enveloppe comme pour m’habiller de frasques pour mon dernier voyage. Mais je suis encore pour l’instant emprisonné en moi, dans les murs de mes chairs, mon corps est mon carcan.

Mon ami, il y a des jours où je vois cette masse sombre s’éclairer de quelques lueurs. Si seulement je pouvais sortir de cet enfer, si je pouvais m’enlever ces chaînes invisibles que l’on met sur mes poignets. Si je pouvais faire un procès à cet aréopage de savants plus fous que moi. M’élever au-delà de ces murs de poussière et rejoindre le peu de chaleur que le soleil peut encore accorder à cette terre avant son coucher définitif, tué par des hommes avides de commander la lumière. Mais ces visages méphitiques qui enfoncent tous les jours des aiguilles dans mon bras pantelant m’inondent de traitement de poisons éternels, culmination de la science humaine qui croit gouverner un monde qui s’impose pourtant tout seul.

J’ai envie de crever et je ne t’écrirai plus. Je sais que de toutes façons tu n’existes que dans ma conscience, celle qui me fait croire que je suis encore un homme et non une bête féroce. Tu n’as d’ailleurs jamais répondu et tous ces feuillets que je remplis de hiéroglyphes illisibles pour le commun des mortels continueront à s’empiler sur les montagnes de déchets de la servitude humaine. Et pourtant mon Ami, si tu savais comme j’aimerais traverser ces murs de sombres traits qui strient mes yeux, ma tête et mon corps, afin de retrouver la chaleur de tes bras et la lumière diffuse du lever du jour. Si tu savais mon Ami…


Numéro 666



Ce texte est dédié à toutes celles et tous ceux qui vivent un enfermement, de quelque sorte qu'il soit, aussi bien dans des prisons, dans des maisons de retraite, dans des hôpitaux, ou alors dans la simple prison de leur existence. L'enfermement peut devenir, parfois, une sorte d'enfer(mement) pour celle ou celui qui le vit. Je l'ai vu dans les yeux d'une personne chère, il y a de cela quelques années. J'en garderai à jamais une blessure au fond de moi.

De par mon travail, je suis amenée, ces jours-ci, à œuvrer dans des prisons. La détresse y est grande...J'ai tenté de l'exprimer ici.

© Delphinium Mai 2009